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L’architecture en 2021

1 avril 2021

L’année 2021 vient de débuter et nous pouvons affirmer que 2020 a bousculé bon nombre de nos habitudes sociétales. Comment le domaine de l’architecture envisage-t-il cette nouvelle année ? Deux architectes partagent avec nous leur vision de l’architecture en 2021, après une année historiquement mouvementée sur le plan sanitaire, économique, politique et environnemental.

Rencontre avec Benjamin Blanc, gérant de l’Agence 88 fondée à Annecy en 2014 et Denys Leger, président de l’agence Archigroup installée à Lyon depuis près de 50 ans, pour une projection conjuguant innovation, prudence et optimisme.

01 – Quel bilan tirez-vous de l’année 2020 pour le domaine de l’architecture ?

Benjamin Blanc (Agence 88) : Nous nous rendons compte aujourd’hui qu’il y a un avant et un après Covid-19. Les codes architecturaux traditionnels sont en train d’être réactualisés. Nous sentons une vraie évolution également, avec le mouvement politique et écologique lié aux élections municipales. Nous nous retrouvons avec des demandes de projets écologiques de manière bien plus régulière qu’avant. Naturellement, les échanges sont un petit peu plus longs, l’obtention des permis est soumise à plus de critères et de validations. Il y a des évolutions notables, qui étaient annoncées mais qui tardaient à arriver sur le marché du travail. Aujourd’hui, une réunion professionnelle en visioconférence, c’est une dizaine de voitures en moins sur le trafic routier, pendant une heure. La crise du Covid-19 est en train de changer les codes et de faire peut-être faire gagner des décennies sur ce type d’enjeu qui aurait mis bien plus longtemps à sortir. 

Denys Leger (Archigroup) : 2020 est une année compliquée, comme tout le monde nous subissons la crise sanitaire qui impacte l’activité économique et nous vivons les changements politiques où nous réalisons la moitié de nos opérations. Aujourd’hui, nous nous attendons à ce que sur le territoire de la métropole, il y ait un temps de réflexion plus important. Celui-ci sera intéressant, car nous devons accompagner le changement sociétal et cela nous passionne. Nous devons réfléchir aux nouvelles pratiques du métier, aux nouveaux choix de construction, dans plein de domaines. Mais cela ne date pas d’aujourd’hui. Avant les élections déjà, nous réfléchissions sur les sujets d’économies, d’énergies, de constructibilités, de matériaux biosourcés. Le changement politique va accélérer ces réflexions.

02 – Quels seront les défis de l’architecture en 2021 ?

B. Blanc : Nous allons vraiment rentrer dans l’ère des bâtiments ultra connectés, il s’agira d’un tournant sur l’année 2021. Les politiques ont une sensibilité à ce sujet. De nouveaux mots comme “immotique” apparaissent. Ce dernier signifie que l’immeuble et l’informatique s’additionnent tout en s’associant au développement durable.
Dans notre façon de travailler, l’ensemble du projet est modélisé en maquette 3D dès les premières phases du projet afin d’apporter à la maîtrise d’ouvrage une vision d’ensemble rapidement. Ce qui permet d’être très réactif avec nos partenaires et les bureaux d’études pour anticiper très en amont tous les enjeux techniques (structure, fluides, énergétique) et environnementaux (intégration dans le site, gestion des eaux, végétalisation, filière de provenance des matériaux, intégration de l’intelligence artificielle dans la gestion du bâtiment). C’est cette intégration dès la première phase de tous les enjeux réunis qui nous permet de composer une architecture épurée où chaque détail est prévu, et où l’écologie n’est pas ajoutée après coup.

D. Leger : 2021 est l’accélération du changement. À mon arrivée chez Archigroup dans les années 80, les ordinateurs n’existaient pas, ainsi, j’ai beaucoup de recul par rapport à l’évolution digital du métier. Avec les expériences de VR, nos clients vont totalement vivre leur bâtiment, bien avant leur construction. À l’époque, l’arrivée du fax a été une grande innovation. Regarder dans le rétro est sympa pour comprendre ce que nous vivons. Il s’agit d’une évolution enthousiasmante et incroyable. La Covid-19 va accélérer cette transformation digitale. Le second grand changement en France et dans le monde, est la question de l’environnement. Ainsi, deux grands sujets viennent influencer nos façons de penser, d’être et nos capacités : l’évolution digitale et l’évolution environnementale. 

03 – Comment vont se traduire ces enjeux digitaux et environnementaux ?

B. Blanc : Tout se joue sur le bâtiment intelligent. La connexion est le point de convergence de trois enjeux : la connexion entre la nature et le bâtiment, celle entre le bâtiment et le résident et enfin, la connexion au monde grâce au smartphone. Pour moi le terme « immotique » est fabuleux, car il faut rendre le bâtiment ultra connecté avec le développement durable, l’utilisateur et le smartphone. Nous repérer dans un bâtiment via une appli, organiser des évènements, réserver des salles de travail, choisir le taux de pénétration de la lumière naturelle selon chaque pièce (vitrages intelligents) : les possibilités semblent illimitées et permettent d’affiner les choix environnementaux par des analyses de performance en temps réel. Si on ajoute le fait que les bâtiments seront à énergie positive et produiront leur propre électricité sans puiser sur le réseau, la boucle est bouclée.

D. Leger : Nous pensons qu’il y a un domaine dans lequel nous sommes en avance. Il s’agit de la “ré-architecture”, mot que nous avons inventé. Nous parlons souvent de réhabilitation ou de restructuration. Nous avons mis ce préfixe “ré” qui veut dire donner une nouvelle vie, juste avant “architecture”, pour expliquer que ce n’est pas une remise à niveau technique ou une réhabilitation, c’est beaucoup plus ambitieux. En ré-architecture, nous réinventons les usages de demain dans des immeubles existants. 

04 – L’ultra-connexion et la ré-architecture sont respectivement vos thématiques majeurs pour l’année prochaine. En ce sens, comment imaginez-vous les logements et les bureaux de demain, deux types de projets au centre des préoccupations sociétales ?

B. Blanc : Nous avions peur qu’il n’y ait plus d’engouement pour le bureau et que le télétravail ne devienne exclusif ou trop majoritaire. Des études montrent que les gens sont tout autant stressés au travail qu’en télétravail, les échanges sont plus compliqués. Donc l’immobilier de bureau doit évoluer et cela implique de concevoir des projets incluant bien-être et développement durable dans les enjeux majeurs. Nous devons aller vers des bâtiments à forte valeur ajoutée et enrichis par rapport aux pratiques actuelles. Il faut réussir à mettre en place y compris sur des bâtiments de moyenne surface, un patio, une terrasse, et c’est extraordinaire, parce que les bureaux totalement fermés représentaient la première génération des bâtiments à développement durable. Nous cherchions à être hyper- compact, avec une enveloppe fermée pour maîtriser au mieux les flux d’air, mais avec la Covid-19, les bâtiments tertiaires et logements vont peut-être plus s’ouvrir, être agrémentés d’autres choses telles les services, le coworking… Nous avons gagné deux concours en écoquartier cette année, sur le Hameau des Granges à la Motte-Servolex, et sur Vetrotex à Chambéry, et nous nous rendons compte de la pertinence des fonctions et services intégrés. Sur le projet du Hameau, 71 logements vont avoir accès à une crèche, des espaces partagés de co-working, une salle habitants, ou encore des ascenseurs plus profonds qui donnent la possibilité de rentrer avec des vélos dans les communs où des celliers individuels jouxtent l’entrée des logements. Aujourd’hui, il y a par exemple des règles imposant un nombre de places de parking en fonction du nombre de logements. Demain, peut-être qu’il faudra aussi déterminer une taille de balcon minimale pour chaque logement. C’est ce que nous souhaitons mettre en avant sur ce projet dont les balcons sont prévus très généreux, allant jusqu’à 3,70 m sur certains fonds de loggia.
Néanmoins, c’est principalement le bureau qui évolue. Nous étions plutôt sur une notion de rentabilité et aujourd’hui il faut se réinterroger : faut-il plus de place ? évoluer en coworking et même en co-living ? Comment la problématique de proximité et la réflexion autour des nouvelles façons de travailler va se mettre en place ? bureaux partagés ou sur horaires ? Ce sont, à notre avis, des sujets qui vont encore évoluer. Nous sentons de façon de plus en plus palpable la sensibilité des maîtres d’ouvrages à avoir une architecture en lien avec le développement durable. La rentabilité et la surface d’une opération ne s’envisagent plus du tout de la même façon qu’il y a encore un an. Certains s’attendaient à une obsolescence de ce type de programme, mais au contraire, les logements et bureaux sont en pleine révolution.

D. Leger : Quand on s’attaque à la ré-architecture de bureau, c’est facile de comprendre qu’entre le moment où il a été dessiné il y a 40 ans, et ce que nous avons vécu, les usages ont changé. À quoi ressemblera votre lieu de travail demain ? A un lieu de communauté où l’on vient se retrouver parce que nous sommes tous en télétravail ? Nous ne parlons que d’économie d’énergies d’usages. Pour construire un immeuble, c’est entre 50 ans et 1 siècle d’usages. Si nous démolissons au bout de 30 ans, nous détruisons toute l’énergie nécessaire pour construire. Ce qui nous intéresse dans l’architecture, c’est le fait qu’il s’agisse d’un acte fondateur d’économie d’énergie en générale. Avant de démolir un bâtiment, il faut réfléchir à sa réutilisation. En Europe et surtout dans les pays latin nous sommes plutôt bons élèves pour conserver des traces de l’histoire. Nous pouvons être encore meilleur, la réarchitecture est un grand sujet de demain. Il faut penser au réemploi des bâtiments, quitte à réinventer des usages incroyables dessus. Par exemple, Asylum nous accompagne sur le projet du “siège du Crédit Agricole Centre Est” à Champagne-au-Mont-d’Or, dont nous sommes lauréat. Nous avons gardé 85 % de la surface et réinventons complètement la vie de demain. L’immeuble sera labellisé au meilleur label d’énergie. Ce sont des milliers de m3 de béton sauvegardé, cette démarche me parle beaucoup. Un projet de réhabiliter complètement un immeuble coûte pratiquement le prix d’une démolition-construction, ce n’est pas toujours une économie d’argent. C’est une économie sociétale et globale. Autant d’énergies, de nuisances, de pollutions que nous ne créons pas. Et globalement, les grands comptes n’aiment pas démolir. Le Crédit Agricole souhaitait que ce soit une évolution de leur histoire et ne voulait pas faire table rase de l’histoire. Ils sont très fiers de faire un projet de ré-architecture. L’ancien maire de Lyon leur avait fait la proposition d’occuper une tour sur Lyon. Cependant le président de la banque nous a confié que “Réinventer la vie de demain sur place, c’est plus fort”. Donc aujourd’hui, il faut réinventer des usages dans les bureaux. 

05 – Quel sera la place de l’architecte au sein de l’écosystème (maître d’ouvrage – promoteur – architecte…) dans ces changements à venir ?

B. Blanc : Notre rôle consiste à intégrer de nouveaux usages dans un programme, pour optimiser la qualité de l’architecture. Nous raisonnons de manière globale, en synthétisant tous les besoins du maître d’ouvrage et les possibilités techniques, puis nous ajoutons une volonté d’avoir un bâtiment pérenne et une architecture intemporelle. Aujourd’hui dans notre région (Haute-Savoie), il est difficile de promouvoir des bâtiments très contemporains. Il y a encore des freins, comme la peur des architectures épurées et la peur de la prise de hauteur. Ce qui serait pourtant utile pour avoir des terrains plus perméables et favorables aux espaces verts. C’est à nous de faire en sorte que le projet s’intègre au mieux dans ces contextes. Un autre enjeu est celui de la communication. Nous sommes l’intermédiaire relationnel entre les maîtres d’ouvrage et les mairies, pour expliquer notre architecture. Notre métier est de communiquer en étant le plus transparent possible, et essayer de transmettre une conviction réaliste des possibilités qu’offre l’architecture.

D. Leger : L’architecte est un élément vivant dans cet écosystème. Nous sommes acteurs dans la construction de l’évolution, et devons être imaginatifs. Nous sommes des faiseurs et non des chercheurs. Ce sont ces derniers qui ont un petit peu d’avance. Nous travaillons avec nos clients. Nous réfléchissons avec eux, nous ne faisons pas de recherches fondamentales, même si des architectes essayent d’y réfléchir. Par exemple, Philippe Chiambaretta a créé un laboratoire pour cela. Nous n’avons pas encore les réponses à tout ce qui va arriver. L’Archigroup de demain, c’est une agence qui a bien pris conscience de l’accélération du changement. L’accélération du changement digital dû à la crise qui en étant optimiste nous a fait grandir. Et l’accélération environnementale symbolisée par le changement politique de Lyon et sa métropole notamment. Les architectes ont une place importante à prendre dans cette évolution. Nous devons inventer les espaces de demain, les espaces de vie, les espaces de travail, les espaces culturels et nous devons faire vivre des expériences. Il y a 30 ou 40 ans, à part l’oral et les dessins à la main, les clients ne comprenaient pas bien les projets. Maintenant nous sommes capables de faire vivre la révolution virtuellement.

En une phrase, quelle sera votre philosophie en 2021  ? 

B. Blanc : Créer des bâtiments ultra connectés.
D. Leger : Inventer les usages de demain.

Ces deux regards croisés nous offrent la vision d’une année 2021 placée sous le signe de l’innovation. L’émergence de l’ultra-connexion pour Benjamin Blanc et la croissance de la ré-architecture pour Denys Léger. Ces tendances architecturales sont de véritables problématiques à prendre en compte pour faire face aux changements politiques, environnementaux et sociétaux, aux répercussions encore mal évaluées.

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